C’est l’histoire d’une vengeance.
Dans le sud des Etats-Unis Lee Anderson, fils d’une mère métisse, a eu plus de chance que son petit frère en n’héritant pas de la peau noire de ses ancêtres. Son cadet a été lynché et tué par des blancs pour avoir aimé une des leurs. Lee Anderson est allé s’installer ailleurs, loin de ceux qui pourraient le connaître. Il s’est établi dans une petite ville comme libraire et murit sa vengeance.
Très vite il fait la connaissance d’une bande de jeunes blancs assoiffés de musique, d’alcool et de sexe. Il s’intègre à la bande et couche régulièrement avec les filles. Jusqu’à ce qu’il trouve enfin l’instrument de sa vengeance : séduire deux jeunes blanches, Jean et Lou, deux soeurs issues d’une famille riche qui exploite et hait ses semblables. La tâche ne lui paraît pas trop difficile. Les faire tomber amoureuses, peut-être les monter l’une contre l’autre, puis les liquider enfin. Il ne sait pas encore comment il va opérer, mais il prend son temps et fait des plans.
J’avais commencé ce livre il y a quelques années sans accrocher. Pourtant je tenais Vian pour un auteur incontournable. J’adorais ses chansons les plus connues, son spectacle « La Bande à Bonnot », je mesurais l’influence qu’il avait eu sur l’oeuvre de Gainsbourg et je me disais bien qu’à un moment ou à un autre j’y reviendrais. Et j’ai pas été déçu !
Je l’ai lu pendant le trajet entre ma maison et mon boulot. Tous les jours deux petits bouts, à l’aller et au retour. Et c’était une torture de devoir le laisser pour enfiler mon uniforme de travail… Curieusement j’avais vécu la même chose avec 1984 d’Orwell. Essayé une première fois sans succès, puis des années plus tard comme une révélation.
J’ai aimé le style familier, le ton cru (dans les propos des personnages, les descriptions érotiques, les détails de la monstruosité aussi), les entrées en matière décochées comme des flêches. J’ai eu le sentiment de débarquer au milieu d’un dialogue ou d’une action, de ne pas tout comprendre d’abord, mais la compréhension venait bien assez tôt. L’histoire file à la vitesse des bolides que Lee Anderson aime tant. J’ai été secoué par les cahots, les virages, la brutalité de la conduite, mais j’ai tenu bon… jusqu’au dénouement que je n’ai pas vraiment vu venir. Comme un mur en pleine gueule.
C’est un récit à la première personne (Lee Anderson raconte son histoire) et on n’a pas d’autre solution que d’être entraîné avec lui.
Le héros couche avec des filles de 14-15 ans, et à un moment avec une d’une enfant d’onze ou douze ans prostituée. Il fait des commentaires croustillants sur ses expériences.
J’ai pensé que le fait de faire coucher son héros avec des filles aussi jeunes était soit juste le parti pris de Vian de choquer le public, soit la logique suivie par Lee Anderson (son jeune frère a été massacré par des blancs, il choisit donc de jeunes blanches sans plus aucune frontière morale), soit le fruit du hasard (Lee Anderson fait avec ce qui lui tombe sous la main), soit une critique de Vian portant sur l’age légal de la majorité.
Toujours est-il que les autorités de l’époque ne l’ont pas râté : le livre a été censuré en 1949.
A l’époque de sa parution Vian a publié le livre sous un pseudonyme, Vernon Sullivan, se faisant passer lui pour le traducteur. Il s’en donne à coeur joie en faisant des piques sur les goûts médiocres du public auxquels il dit vouloir faire des concessions (dans la préface), se gaussant de la morale dominante de son époque. Les scènes de sexe, de violence et d’agonie sont d’un réalisme qui m’a pris au ventre.
La duplicité du héros aussi m’a troublé : cette distance dont il fait preuve (il méprise tous ces blancs qui ne sont pour lui que ses ennemis et des moyens d’arriver à ses fins), il se comporte souvent comme un rustre… et la tendresse avec laquelle il parle des femmes avec qui il couche (Judy, Jean, Lou). De la même manière que tous ces blancs avec lesquels il joue et auxquels il montre son vrai visage que progressivement, le lecteur se fait avoir, mener, manipuler, tout en n’ayant pas d’autre solution que de le suivre jusqu’au bout de sa quête meurtrière. Vian a bien mené son histoire.
Son ivresse de sexe, d’alcool, de vitesse est peut-être juste le contrecoup de sa soif de vengeance, le revers de la rage qui le traverse.
Le roman a été adapté au cinéma par Michel Gast en 1959. Vian s’est opposé avec virulence à cette adaptation et est mort d’une crise cardiaque lors de la première projection du film. Une manière radicale de prostester !
VIAN, Boris (sous le pseudonyme de Vernon Sullivan),
J’irai cracher sur vos tombes,
Paris : Librairie Générale Française, 1998 – 219 p. (Le Livre de Poche, 14143)









