Rapports de domination, plaisir et critiques

Dernière version

J’irai cracher sur vos tombes

C’est l’histoire d’une vengeance.

Dans le sud des Etats-Unis Lee Anderson, fils d’une mère métisse, a eu plus de chance que son petit frère en n’héritant pas de la peau noire de ses ancêtres. Son cadet a été lynché et tué par des blancs pour avoir aimé une des leurs. Lee Anderson est allé s’installer ailleurs, loin de ceux qui pourraient le connaître. Il s’est établi dans une petite ville comme libraire et murit sa vengeance.

Très vite il fait la connaissance d’une bande de jeunes blancs assoiffés de musique, d’alcool et de sexe. Il s’intègre à la bande et couche régulièrement avec les filles. Jusqu’à ce qu’il trouve enfin l’instrument de sa vengeance : séduire deux jeunes blanches, Jean et Lou, deux soeurs issues d’une famille riche qui exploite et hait ses semblables. La tâche ne lui paraît pas trop difficile. Les faire tomber amoureuses, peut-être les monter l’une contre l’autre, puis les liquider enfin. Il ne sait pas encore comment il va opérer, mais il prend son temps et fait des plans.

J’avais commencé ce livre il y a quelques années sans accrocher. Pourtant je tenais Vian pour un auteur incontournable. J’adorais ses chansons les plus connues, son spectacle « La Bande à Bonnot », je mesurais l’influence qu’il avait eu sur l’oeuvre de Gainsbourg et je me disais bien qu’à un moment ou à un autre j’y reviendrais. Et j’ai pas été déçu !

Je l’ai lu pendant le trajet entre ma maison et mon boulot. Tous les jours deux petits bouts, à l’aller et au retour. Et c’était une torture de devoir le laisser pour enfiler mon uniforme de travail… Curieusement j’avais vécu la même chose avec 1984 d’Orwell. Essayé une première fois sans succès, puis des années plus tard comme une révélation.

J’ai aimé le style familier, le ton cru (dans les propos des personnages, les descriptions érotiques, les détails de la monstruosité aussi), les entrées en matière décochées comme des flêches. J’ai eu le sentiment de débarquer au milieu d’un dialogue ou d’une action, de ne pas tout comprendre d’abord, mais la compréhension venait bien assez tôt. L’histoire file à la vitesse des bolides que Lee Anderson aime tant. J’ai été secoué par les cahots, les virages, la brutalité de la conduite, mais j’ai tenu bon… jusqu’au dénouement que je n’ai pas vraiment vu venir. Comme un mur en pleine gueule.

C’est un récit à la première personne (Lee Anderson raconte son histoire) et on n’a pas d’autre solution que d’être entraîné avec lui.

Le héros couche avec des filles de 14-15 ans, et à un moment avec une d’une enfant d’onze ou douze ans prostituée. Il fait des commentaires croustillants sur ses expériences.

J’ai pensé que le fait de faire coucher son héros avec des filles aussi jeunes était soit juste le parti pris de Vian de choquer le public, soit la logique suivie par Lee Anderson (son jeune frère a été massacré par des blancs, il choisit donc de jeunes blanches sans plus aucune frontière morale), soit le fruit du hasard (Lee Anderson fait avec ce qui lui tombe sous la main), soit une critique de Vian portant sur l’age légal de la majorité.

Toujours est-il que les autorités de l’époque ne l’ont pas râté : le livre a été censuré en 1949.

A l’époque de sa parution Vian a publié le livre sous un pseudonyme, Vernon Sullivan, se faisant passer lui pour le traducteur. Il s’en donne à coeur joie en faisant des piques sur les goûts médiocres du public auxquels il dit vouloir faire des concessions (dans la préface), se gaussant de la morale dominante de son époque. Les scènes de sexe, de violence et d’agonie sont d’un réalisme qui m’a pris au ventre.

La duplicité du héros aussi m’a troublé : cette distance dont il fait preuve (il méprise tous ces blancs qui ne sont pour lui que ses ennemis et des moyens d’arriver à ses fins), il se comporte souvent comme un rustre… et la tendresse avec laquelle il parle des femmes avec qui il couche (Judy, Jean, Lou). De la même manière que tous ces blancs avec lesquels il joue et auxquels il montre son vrai visage que progressivement, le lecteur se fait avoir, mener, manipuler, tout en n’ayant pas d’autre solution que de le suivre jusqu’au bout de sa quête meurtrière. Vian a bien mené son histoire.

Son ivresse de sexe, d’alcool, de vitesse est peut-être juste le contrecoup de sa soif de vengeance, le revers de la rage qui le traverse.

Le roman a été adapté au cinéma par Michel Gast en 1959. Vian s’est opposé avec virulence à cette adaptation et est mort d’une crise cardiaque lors de la première projection du film. Une manière radicale de prostester !

VIAN, Boris (sous le pseudonyme de Vernon Sullivan),

J’irai cracher sur vos tombes,

Paris : Librairie Générale Française, 1998 – 219 p. (Le Livre de Poche, 14143)

Soie

Fin du XIXe siècle dans le Midi de la France. Hervé Joncour, n’ayant pas suivi la voie que lui avait choisie son père dans l’armée, se laisse convaincre par un vieux visionnaire de consacrer sa vie à l’élevage des vers à soie. L’économie du village fleurit très vite grâce au commerce de l’étoffe et Joncour et sa femme deviennent riches.

Cet homme sans passion accepte comme son devoir de voyager chaque année à date fixe vers l’Afrique du Nord ou le Moyen-Orient pour aller acheter les oeufs. Il revient également à date fixe, le 1er dimanche d’avril, le plus souvent à l’heure la messe.

Une vie qui file en se répétant, sans surprise, jusqu’à ce qu’une épidémie infeste les élevages de tout le bassin méditerranéen. Joncour assume comme sienne la nouvelle mission qu’on lui donne : cap sur le Japon, où les oeufs ne sont pas infectés et dont la soie légendaire fait rêver les Occidentaux, rares étant ceux qui réussissent à s’en procurer.

Joncour intègre ces voyages au Japon dans sa nouvelle routine, quoiqu’il va être troublé par ce qu’il va découvrir là-bas.

La description d’un monde de répétitions : les voyages, la vie de couple, celle du village, les guerres au loin qui commencent, s’achèvent, reprennent, sur toile de fond d’extension des échanges commerciaux de l’Europe à l’échelle mondiale et de découvertes scientifiques… bon écho au caractère détaché et apathique de Joncour.

Un univers silencieux, lent et ritualisé qui mène le personnage au Japon, incarnant ces caractéristiques par excellence. Joncour va y être marqué en profondeur, sans toutefois qu’il manifeste un emballement démesuré : les oiseaux colorés d’une volière que leur propriétaire peut lâcher quand il veut manifester sa joie, la lettre d’amour d’une femme mystérieuse.

L’histoire d’un homme, dont la vie lui échappe. Une sorte de M. Bovary, que j’avais envie de secouer violemment en sentant les années passer au fil des pages ! C’est la vie d’un être qui après avoir vécu constamment de redites et de déjà vus croit connaître une passion, qui lui file elle aussi entre les doigts.

C’est un canevas dans lequel les personnages secondaires sont principaux et où le personnage principal est désespérément secondaire.

Si le titre n’avait pas été à l’origine italien (« Seta ») mais français, j’aurais pensé que c’était un jeu de mots ironique de Baricco sur ce que Joncour ne peut pas être : soi.

Fantôme au monde et à lui-même, il ne sait pas aimer et fait le commerce d’une étoffe si sensuelle qui fait rêver les autres.

C’est aussi l’histoire d’une histoire d’amour sans réelle histoire (au sens de sans problème et au sens de sans événement modificateur ni action entreprise), mise en abîme et filée entre fantasme et malentendu. Baricco tisse tout le long de ce récit un morceau d’étoffe précieuse, à travers les répétitions de phrases, d’événements, les rituels, les mouvements suggérés par la calligraphie japonaise présente dans le récit, une oeuvre qu’il veut belle et désespérée.

Baricco apôtre de la contemplation ? Baricco amer ? Baricco sous drogue ?

C’est la bobine du temps d’une vie qui se dévide et n’est là que pour être contemplée, cet amour que Joncour ne voit pas, cet autre amour qu’il ne réussit pas à atteindre, ces caractères mystérieux griffonnés sur une lettre. Une vie contemplée, comme la soie.

Décidément, les marchands ne comprendront jamais rien à l’amour !

 

BARICCO, Alessandro,

Soie / trad. de l’italien par Françoise Brun

-titre original : Seta-

Paris : Gallimard, 2010 – 142 p. (Folio, 3570)

La Ville-sans-nom (28.12.07)

En amont de la publication de ce livre une commande faite par Euroméditerranée (établissement public chargé de la réhabilitation des quartiers portuaires de Marseille) à un photographe reconnu, Antoine d’Agata. On a demandé à l’artiste de mettre en images la rénovation « en évitant tout regard nostalgique ». Refusant de servir de caution à un projet de destruction des quartiers populaires, d’Agata a fait des montages de silhouettes d’adolescents sur des images de destruction avec la mention : « Qu’allez-vous faire de nous ? ». En parallèle à ce travail il a collecté avec Bruno Le Dantec des citations de puissants alléchés par le projet Euroméditerranée. L’ensemble, photos et citations, a donné lieu à une exposition, « Psychogéographie », que Renaud Muselier (président d’Euroméd et saigneur local de l’UMP) a qualifié de « travail volé ».

La Ville-sans-nomrassemble les citations de cette collaboration. Elles mettent en évidence une constante : de Louis XIV à la mairie actuelle de Jean-Claude Gaudin les puissants n’ont eu de cesse de vomir leur bile sur Marseille jugée tour à tour trop populeuse, crasseuse, bordélique, paresseuse et envahie d’étrangers. Un brouhaha étouffant de voix de politiciens, journalistes, urbanistes, hommes d’affaires, écrivains stigmatisant le petit peuple et les étrangers (des Italiens de la fin du XIXe siècle aux Arabes de la fin du XXe), exhortant à balayer la canaille ou la racaille (selon les mots à la mode). Un avant-goût du « kärcher » de l’actuel président, qui rappelons-le a de fervents supporters à la mairie marseillaise. Ces rêves d’utopistes bouffeurs de pauvres et d’étrangers prennent forme depuis 2002 avec le projet Euroméditerrannée qui orchestre la « gentryfication » du centre-ville, autrement dit le vidage progressif (façon poulet vidé de ses viscères) de ce que le centre peut compter de pauvres, de basanés, de qui-parlent-fort pour en faire un paradis pour cadres moyens et supérieurs, un terrain de jeux pour businessmen et touristes fortunés. Étrangement, comme le souligne Le Dantec concernant Marseille, « presque tout ce qui lui était auparavant reproché s’(est) maintenant transformé en argument de vente ». Quelques grosses entreprises se partagent la galette : parmi elles Eiffage (pour les horodateurs et la transformation du « Grand Hôtel » de Noailles en  commissariat), Kaufman & Broad, Connex (Véolia – pour une partie des parts du tramway, de la SNCM et les navettes fluviales locales), Lone Star (fonds de pension américain – notamment pour la rue de la République) et Eurazéo.Sous les applaudissements unanimes de la majorité municipale et de la presse de la finance.

Selon l’auteur, Marseille serait la dernière grande ville d’Europe dont le centre-ville est encore populaire. De l’inauguration du Centre-Bourse en 1977, supposé contrer l’influence du marché arabe, à la construction de la grande bibliothèque Alcazar, sensée effrayer les pauvres autochtones d’origine immigrée, en passant par les travaux de rénovation interminables du centre et les luttes de ses habitants, Le Dantec commente les différentes étapes de cette « reconquête » de la ville par la bourgeoisie.

A lire pour mieux comprendre ce qui se joue à Marseille.

Bruno LE DANTEC,

La Ville-sans-nom : Marseille dans la bouche de ceux qui l’assassinent,

Marseille : Le Chien rouge, 2007 – 105 p.

Claire l’enragée ! (2.10.07)

Mimmo Pucciarelli et l’Atelier de Création Libertaire (dont il est l’un des principaux animateurs) ont entrepris de brosser le portrait d’anarchistes d’aujourd’hui, loin des grandes figures barbues des pères du mouvement.
Une idée intelligente et qui s’inscrit bien dans la démarche de cette maison d’édition vieille de bientôt 30 ans de dépoussiérer l’anarchisme.
Ici Claire Auzias est à l’honneur et interrogée par Mimmo. Les deux se connaissent, du moins se sont-ils beaucoup côtoyés dans le milieu militant lyonnais. Claire est connue en tant qu’historienne, notamment pour les nombreux livres qu’elle a consacrés aux Tziganes.

Elle livre avec un franc-parler touchant les grands événements de sa vie en les mettant en lien avec l’actualité sociale et politique de l’époque.
De sa naissance dans une famille de profs communistes à son avortement à l’étranger et à son viol, jusqu’à son engagement dans le mouvement du 22 Mars de Lyon (mêlant courants d’”ultra-gauche” et anarchistes et inspiré par celui de Paris), à 17 ans elle a déjà de nombreuses cicatrices et un bon bagage politique.
Elle ne fait pas partie des têtes d’affiches dans les événements de mai 1968 auxquels elle participe, pourtant elle est là, consciente qu’elle a un rôle à jouer.
Puis vient l’Après-Mai, quand la tension sociale générale est retombée mais les rêves et désirs de changement encore brûlants dans la tête de nombreux jeunes révolutionnaires. Certains s’arment avec l’idée d’affronter le système les armes à la main. C’est le cas des amis de Claire. Une période de défonce à l’acide aussi, qui durera longtemps. Son amoureux tombera en attaquant une voiture de police et Claire, impliquée dans l’affaire, fera 8 mois et demi de prison.
Suivra un long voyage, de l’Ethiopie à l’Inde, avec encore la défonce à la clef.
En France Claire s’engagera dans le mouvement des femmes et le quittera, désapprouvant la course aux hauts postes de l’Etat de certaines des grandes figures du mouvement.
Elle se lance dans l’étude du passé, désireuse de réhabiliter la mémoire et la parole des proscrits et des marginaux.
Les premiers sur la liste seront les anarchistes lyonnais, auxquels elle consacre un livre,
Mémoires libertaires
Plusieurs livres naitront de cette longue histoire d’amour, dont
Samudaripen, le génocide des Tsiganes (paru chez L’Esprit frappeur en 1999), un ouvrage précieux, mais aussi :
-
La Compagnie des Roms (ACL, 1994),
-
Les Poètes de grand chemin, voyage avec les Roms des Balkans (Michalon, 1998),
-
Les Funambules de l’histoire : Les Tziganes entre préhistoire et modernité (La Digitale, 2002). (publié chez L’Harmattan en 1993), sur leur vie entre les deux guerres mondiales, puis viendront les Tziganes. Au début des années 90 elle ferait partie des premiers investigateurs non-gouvernementaux partis à la rencontre de ce peuple après la fin du bloc de l’Est.
Claire Auzias n’est pas un “maître à penser”. C´est une femme au parcours parfois sombre, une femme d’engagements et de passions.
Ses ouvrages méritent d´être lus et connus, sa démarche intellectuelle de susciter des vocations.

PUCCIARELLI, Mimmo,
Claire l’enragée ! : Entretien avec Claire Auzias,
Lyon : Atelier de Création Libertaire, 2006 – 126 p.  (L’anarchisme en personnes)

Parlons cul (29.08.07)

Sallie Tisdale est américaine et féministe. Ses convictions tranchent avec celles de ses compatriotes féministes radicales Andrea Dworkin et Catharine MacKinnon qu’elle taxe de “féministes conservatrices”. Ces deux dernières ont été actives dans le mouvement anti-pornographie dans lequel elles ont côtoyé une droite chrétienne puritaine et réactionnaire.
De ce que l’auteure rapporte de Dworkin et MacKinnon, les deux féministes anti-pornographie tiendraient les femmes pour tellement aliénées par le système patriarcal qu’aucun plaisir sexuel ne serait réellement possible pour elles. LTisdale ne l’entend évidemment pas de cette oreille.
Elle parle du sexe, du plaisir féminin et masculin, aussi bien en tant que jouissance qu’en tant que quête identitaire. Pour elle le sexe ouvre un champ de pratiques et de possibilités tellement vaste que distinguer une sexualité “normale” et politiquement correcte d’une autre jugée perverse, contre-nature ou immorale relève du ridicule.
L’ouvrage est assez décousu, mêlant compte-rendus d’enquêtes, pensées et expériences personnelles sur un ton oscillant entre humour et analyses passionnées.
Sa manière à la fois intellectuelle et sensible de témoigner de son propre rapport au sexe m’a beaucoup touché et fait réfléchir sur le mien et sur les décalages que j’ai pu connaître avec mes partenaires successives. Elle nous livre les contradictions qui la traversent, opposant désir et sentiment de culpabilité. Elle parle d’orgasmes, de bonnes et de mauvaises expériences, de fantasmes, de sex-shops, de pornographie et de jeux érotiques, de prostitution, d’hétéro-, homo- et bisexualité, d’androgynie, de BDSM, de transexualité avec une description des constructions identitaires masculine et féminine assez éloquente.

Le livre s’achève par l’évocation d’un collectif à San Francisco, le « Jack and Jill Off » (jeu de mot construit à partir de « Jack Off » – se branler), qui a organisé pendant des années des bacchanales mêlant hommes et femmes quelles que soient leurs préférences sexuelles et qui fait étrangement penser au lieu orgiaque du film “Shortbus”.
De nombreuses anecdotes et confidences qui témoignent du rapport à la norme d’une femme vivant en pleine Amérique puritaine, tiraillée entre conventions sociales et volonté de rupture. Un livre qui démystifie des pratiques et qui fait déculpabiliser des envies. Un livre qui fait du bien. Une ode au plaisir, au désir et à la tolérance, aussi instructive qu’elle donne envie de faire l’amour et de découvrir de nouvelles facettes de la jouissance.

Sallie TISDALE,
Parlons cul : Contre l´hypocrisie puritaine,
-titre original : Talk dirty to me-
Paris : Dagorno, 1997, 350 p.

Momo (23.05.07)

Dans un monde qui ressemble étrangement au nôtre Momo s’est échappée d’un foyer pour enfants et vit seule dans un amphithéâtre en ruines. Les gens qui la découvrent acceptent de la laisser là et s’organisent pour lui donner le confort et la présence dont elle pourrait avoir besoin. Très vite ils se rendent compte que la petite fille possède certains dons. Non seulement les nombreux enfants qui viennent la voir ne s’ennuient jamais avec elle, mais certains voient également leur imagination se développer de manière impressionnante. De plus elle a des facultés d’écoute particulières : rien qu’en lui exposant ses problèmes on trouve des solutions dans son silence. La découverte de Momo change la vie de beaucoup de gens.
Mais ce petit paradis est bientôt menacé.
Une bande d’hommes en gris font leur apparition en ville. Ils portent un manteau gris, un chapeau gris, une serviette grise, fument des cigares gris qui laissent derrière eux une épaisse fumée grise. Personne ne peut dire ni quand ni où on les a vus pour la première fois.
Momo apprend qu’il rendent visite aux gens, se présentant comme des agents d’une mystérieuse “caisse d’épargne du temps”, leur proposent de travailler plus vite pour économiser des heures qu’ils s’engagent à faire fructifier pour eux. Après leur passage les humains oublient jusqu’au souvenir de la discussion en question.

Le résultat le plus visible est que Momo reçoit de moins en moins de visites, que la ville et la vie des gens deviennent assommante jusqu’à ce qu’elle se décide à mener une enquête. Les hommes gris prévoient de voler la totalité du temps des humains et Momo va devoir saper leurs plans si elle veut libérer les gens de leur emprise.

Une histoire superbe, un imaginaire qui m’a beaucoup parlé et qui met en scène d’une manière accessible pour les enfants certains travers de notre société capitaliste : une vie morose qu’on laisse filer en voulant tout faire toujours plus vite, une logique qui nous dépossède de nos rêves, de nos passions, de nous-mêmes, du partage et des autres, sans quoi et sans qui on ne perd notre humanité.
Ce livre est un best-seller en Allemagne, de l’auteur de
L’Histoire sans fin. Les deux romans ont d’ailleurs été adaptés au cinéma. La version française est visiblement épuisée chez l’éditeur, mais peut-être trouvable chez des bouquinistes.
A mettre entre les mains des humains de tout âge !

Michael ENDE,
Momo ou La mystérieuse histoire des voleurs de temps et de l’enfant qui a rendu aux hommes le temps volé
/trad. de l’allemand par Marianne Strauss
Paris : Hachette, 1990 – 319 p. (Le Livre de Poche, 404) (Mon bel oranger)


(la couverture d’une des éditions allemandes)

Karl Marx, le retour : Pièce historique en un acte (19.05.07)

Certains disent que ça fait 2OOO ans qu’ “Il” doit revenir. Mais là ce n’est pas Jésus qui revient, ni Broutchoux, c’est Marx ! Victime d’une erreur administrative, qui le fait débarquer dans le quartier de Soho à New York au lieu du Soho de Londres, où il avait vécu dans la misère, Marx débarque furieux et s’explique. Il dénonce le régime soviétique comme perversion de sa pensée et crache sur le capitalisme triomphant qui croit en avoir bien finit avec les idéaux de révolte. Il parle de son époque, de la nôtre, des personnages qu’il a côtoyés (sa femme Jenny, Bakounine, Proudhon…) et à travers sa bouche les fait parler, le critiquer, lui donner raison ou tort. Un Marx plus vivant que jamais sous la plume d’Howard Zinn, à qui on doit déjà le monumental Une Histoire populaire des Etats-Unis, également disponible chez Agone. Une pièce à un seul personnage instructive pour qui ne connait pas Marx comme pour les antimarxistes primaires.

Howard ZINN,
Karl Marx, le retour : Pièce historique en un acte
,
Marseille : Agone, 2002 – 89 p.

Broutchoux [...et marchons sur la tête des rois !] (19.05.07)

Benoît Broutchoux (1878-1944), anarcho-syndicaliste, a du mal à rester mort tranquille. Sa mémoire, ses rêves et sa colère le travaillent. Il nous ramène en 1906, après la catastrophe minière de Courrières (Nord-Pas-de-Calais). A l’origine, un incendie dans une galerie. Mais la compagnie, par l’intermédiaire des ingénieurs, refuse de faire arrêter le travail. Hors de question de faire du tort aux actionnaires, ni de perdre de la distance dans la course à la productivité face à l’Angleterre ! Et puis une explosion. Six cent soixante-dix mineurs remontent, mille deux cents sont restés au fond. L’autorité stoppe les secours en clamant que personne n’a survécu et Basly, le leader du Vieux syndicat, soucieux de sa respectabilité auprès du gouvernement et de la direction des mines, peste contre la “fatalité”. Dix jours après, treize mineurs ressortent de la mine, se traînant comme des zombies. Alors la révolte gronde. 40 000 grévistes, sur fond d’opposition entre le Vieux et le Jeune syndicat (affilié à la CGT) dont Broutchoux est un des meneurs. Jaurès fait reconnaitre au Parlement la responsabilité de la direction, Basly protège le capital, mais le Jeune syndicat prône l’action directe contre le patronat.

Gérald Dumont fait parler Broutchoux de sa révolte : contre les injustices, les politiciens, les curés, les flics et les militaires… de ses désillusions : l’évolution belliciste de la CGT en 1914, la répression bolchevique des marins de Kronstadt et des anarchistes… et de ses espoirs :L’anarchie est issue d’un désir commun à tous les hommes. Elle n’est aberration que pour celui qui se refuse à voir qu’il n’y a d’issue parfois qu’en réalisant un rêve.” Des mots simples, c’est beau, ça prend au ventre et ça frappe fort !

Gérald DUMONT,
Broutchoux [...et marchons sur la tête des rois !], suivi de quelques données historiques par Pierre Outteryck,
Roubaix : Le Geai bleu, 2003 – 88 p.

La Première gorgée de sperme et autres textes courts (mai 2005)

C’est le titre qui m’a d’abord attiré, fasciné que je suis par les délices de la sucette (masculine ou féminine d’ailleurs). Ensuite la couverture : le visage d’une femme aux lèvres rouges penché en arrière, inclinant un verre rempli d’un liquide blanc (du lait ou du sperme) vers sa bouche et faisant couler des gouttes glissant sur sa peau. Joli fétichisme. Je me suis demandé ce que pouvait donner un livre érotique renvoyant à “La Première gorgée de bière”, grand succès de librairie, dont la manie du détail de choses terre-à-terre m’avait mortellement assommé.
Le livre contient en fait 3 ouvrages de 3 auteures* différentes :
“La Première gorgée de sperme”, “La Salle de réveil” et “Sept petites histoires de cul”.
Le premier m’a fait un peu le même effet que le livre dont il pastichait le titre : un ennui féroce face à de courts récits évoquant encore des détails du quotidien.
La forme d’humour m’a laissé plutôt froid et le côté nostalgie du sexe de nos aïeux m’a agacé à la longue. Quelques pages m’ont pourtant amusé ou troublé :
“Le sniff” sur les odeurs du/de la partenaire, “Le gode chez le métèque” sur la bien-pensance et la candeur consensuelle en matière de jouets sexuels, “Le porte-jarretelles de la rentrée” parce qu’il m’a rappelé quelqu’un qui m’a assassiné en silence, “En prendre une nouvelle en voiture”, qui traite un sujet qui m’est familier, les fantasmes des automobilistes qui prennent des auto-stoppeuses, et “Mouiller sa culotte” parce que j’ai failli mouiller la mienne.
“La Salle de réveil” est le récit passionné d’une femme que les hommes jugent indésirable et de sa vengeance contre sa condition. Elle est infirmière et demande à se faire muter au service post-opératoire. C’est elle qui a la responsabilité du retour à la vie des patients, qui les veille et assure leurs fonctions vitales. Ivre du pouvoir qu’elle a sur eux, elle choisit les plus beaux corps de mâles sous leur chemise de papier pour en jouir pendant leur sommeil.
Quand ils se réveillent elle est rassasiée et a l’air parfaitement innocente ! Un jeu excitant et dangereux.
Probable que si ce texte avait mis en scène un homme violant des femmes pendant leur sommeil je ne l’aurais pas trouvé aussi excitant. Banalité de la violence masculine sur les femmes trop représentée. Mais c’est une femme qui sévit. Du coup, ca change la donne : l’histoire est moins commune et c’est aussi la révolte d’une femme contre les normes de beauté imposés par les hommes.
“Sept petites histoires de cul”, c’est court, bien écrit, suggestif et drôle.
J’ai partagé beaucoup d’émotions avec la narratrice : le dégoût dans les premières expériences sexuelles et le décalage entre garçons et filles, la concurrence et la complicité entre deux femmes dans la séduction, le dépit de la rupture, la volonté d’être possédé-e comme une bête pour se sentir encore exister, la crudité des paroles de plusieurs copines parlant entre elles du sexe avec leurs partenaires, pragmatique et plein d’humour… C’est suggestif et croustillant.

**2 femmes et une troisième personne au sexe indéterminé. J’ai du mal avec la règle grammaticale du masculin générique, d’autant plus quand il est question d’une majorité de femmes !

Références du livre :
Fellacia Dessert,
La Première gorgée de sperme.
Marjorie Faust,
La Salle de réveil.
Anne Cécile,
Sept petites histoires de cul,
Paris : Editions Blanche, 2007 – 166 p. (Bibliothèque Blanche, 23)

Rimbaud et Saint-Just font du théâtre (hiver 2005-6)

Rimbaud comme metteur en scène d’une pièce sur la Révolution de 1789. Un homme jouant le rôle de Saint-Just, un des principaux leaders de la Révolution et député de la Montagne (aile gauche de la Convention). Un rêveur enchaîné à son fauteuil et faisant des commentaires sur ce qui est en train de se dérouler sous nos yeux. A quelle époque se déroule l’action ? Où s’arrête la réalité et où commence la fiction ? Tout se mêle. Rimbaud jette un regard posthume sur Saint-Just, nous pouvons juger les deux de notre époque. Une sacrée mise en abîme…

Ce livre sera peut-être un peu difficile à la lecture pour qui ne connaît pas trop ces protagonistes de la Révolution de 1789 (Robespierre, Saint-Just, Danton, Marat, Fouché, Tallien) et les enjeux de leurs luttes. Mais celui ou celle qui les connait au moins un peu pourra trouver dans ce texte quelque chose d‘à la fois chaotique, beau et troublant. Une plongée dans les sentiments de Saint-Just (réel… ou imaginaire et mythifié par l’auteur ?) : ses rêves, sa passion révolutionnaire (il envisage même la libération des femmes… en 1794 !) ses doutes, son amitié et ses désaccords avec Robespierre, sa lutte contre les opportunistes qui se servent de la Révolution pour satisfaire leurs intérêts personnels et les feront goûter à la morsure de la guillotine. Louis-Antoine de Saint-Just est présenté comme un idéaliste en proie à son imaginaire romantique, loyal en amitié, intègre dans ses idées politiques et profondément humain. Je me souviens de mes cours de lycée sur la Révolution où on nous présentait Robespierre et ses partisans avant tout comme des bêtes sanguinaires…

Une lecture belle et instructive que Gérard Guégan a écrite en 1969 et vainement tenté de faire jouer après le bicentenaire de la Révolution, en réaction avec la vision de Mitterrand qui n’aimait pas les insurrections.

Gérard GUÉGAN,
Rimbaud et Saint-Just font du théâtre,
Lyon : A rebours, 2003 – 84 p.

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